J'ai Lu Un Essai Sur Internet
J’ai lu un essai sur internet intitulé “The Crane Wife”, qui parle de comment on se contente, parfois, dans nos relations, du minimum d’affection, tout juste assez pour survivre. On se meurt à petit feu, tout en subsistant sur les maigres miettes d’affection que l’on parvient à arracher à l’autre, au prix de notre dignité. On se convainc que l’on peut vivre ainsi, que notre soif d’amour est anormalement démesurée, que l’on est le problème. On prend ce qu’on nous donne et on chérit ces miettes, longtemps, on les fait perdurer, car elles sont tout ce qu’on a et qu’il n’y en aura plus avant un bon moment.
Je pense à James Baldwin, qui parle de comment on s’emprisonne soi-même, de l’illusion de la liberté et de son paradoxe dans l’amour. On s’emprisonne dans cette survie affective, on se rapetisse pour être toléré dans l’existence de l’autre, en croyant que c’est tout ce que l’expérience amoureuse a à nous offrir.
Même si les applications amoureuses capitalisent sur l’illusion du choix amoureux et de la liberté, la vérité est que l’on ne choisit pas qui on aime. “You have to go where the blood beats”, dit Baldwin en citant un de ses amis. Et si on peut s’appliquer à soi-même cette image, je la comprends autrement : ce n’est pas uniquement mon sang qui palpite, mais celui de l’autre également ; aller vers là où ça palpite pour moi, et où nos battements se rencontrent.
Le choc entre ce que l’on est, ce que l’on ressent être, et l’image qu’ont les autres de nous, est toujours déstabilisant. Quand je l’ai vécu avec D., j’ai perdu pied. Dans “The Crane Wife”, l’auteur le vit au moment où sa belle-mère lui offre des chaussettes avec des personnages de Beatrix Potter : elle lui a demandé l’écureuil, mais sa belle-mère lui en offre avec la petite souris dessus, censé “mieux la représenter” : la gentille petite souris qui passe le balai en tablier.
Baldwin estime que la collision entre l’image qu’ont les autres de nous et la nôtre est toujours très douloureuse, et qu’il n’y a que deux options : encaisser le choc, et devenir ce qu’on est réellement, ou bien battre en retraite et tenter de rester ce que l’on pense être. L’auteur ne se pensait pas en petite souris docile, mais pourtant, c’est ce qu’elle était. Moi, je ne me voyais pas en meuf inconstante et peu fiable, et pourtant, c’est ce que j’ai été avec D. J’ai battu en retraite et je me suis réfugiée dans l’illusion que, de toute façon, personne ne parvenait à me “voir” réellement. Illusion qui m’a fait périr, comme le prédisait Baldwin.
Je pense que j’en ai assez de battre en retraite, maintenant.