L'étiquette Japonaise, La Chine, Le Retour
Deuxième hiver consécutif au Japon. La neige tombe sur Kyoto et je la contemple alors qu’elle vient se déposer sur les montagnes, depuis mon appartement au 5e étage. Au téléphone, mon ancienne voisine nantaise essaie de me persuader de louer à mon retour le clapier mal isolé sous les combles de la petite résidence que j’ai quittée. “Les proprios le louent 580 €”. Je lui réponds une phrase que j’ai beaucoup sortie à mes interlocuteurs français, ces derniers mois : “Il faut aller se faire foutre”.
580 boules pour vivre dans un coupe-gorge humide où tu te fais racketter dès que tu fous un pied Place Royale, peuplé de quadragénaires à cargo, avec pour voisins des cassos qui écoutent leur musique de merde à plein volume et fenêtre ouverte au moindre rayon de soleil. Ben voyons. Dès que le monastère à côté de la maison a été transformé en logements “accessibles”, j’ai su qu’il fallait que je me barre. Bon, je ne savais pas que je mettrais autant de kilomètres entre Nantes et moi.
Auparavant, j’adorais vivre à Nantes. L’aviron sur l’Erdre, la danse classique, les brunchs avec les gouines, ma crique confidentielle et les crêpes à Pornic après la plage. C’est fou comme ma ville a perdu tout charme depuis Kyoto. La concurrence est rude : je paie environ 300 euros pour un logement charmant avec vue sur les montagnes, au cœur d’une capitale internationale centenaire ; je vais au temple pratiquer la méditation zazen ; je finis ma formation d’Ikebana ; je travaille depuis des cafés calmes où tout le monde est concentré sur son truc ; je fais ma petite natation de tantine dans une piscine chauffée dont jamais aucune odeur de chlore ne se dégage. Personne ne vient se coller à mon visage pour me parler. Tout le monde a, dans l’ensemble, une paix royale, car les comportements antisociaux sont sévèrement réprimés. Sauf pour les vieux, dans certains cas très spécifiques, je crois.
y a une vieille qui vient de péter dans le sauna
— Julia (tylenol account) (@juliamarch) January 24, 2026
Le désenchantement nippon
J’ai vu des gens déchanter sévèrement de ce pays. La vie peut y être très solitaire, surtout en tant qu’étranger. On ne s’en rend pas compte au début, mais l’esprit plie, petit à petit, sous la diligence et le maintien de l’harmonie à tout prix. Certains le vivent mal. Ce matin, j’ai rendu visite à une connaissance qui, comme moi, rentre en Europe en plein milieu de sa formation (qu’elle a abandonnée). Elle m’a dit en larmes qu’elle avait passé la pire année de sa vie dans ce pays. Elle est plus vieille que moi. Les gens qui viennent passer plusieurs années ici, voire s’y établir définitivement, sont pour la plupart dans leur vingtaine. Ils sont plus malléables, s’adaptent mieux. Pour elle, le choc culturel a été trop inattendu. Et encore, elle n’a pas eu l’occasion de travailler dans ce pays, la vie quotidienne et le rythme de l’école ont suffi à avoir raison d’elle.
Le Japon peut flouer, de loin, en donnant l’illusion d’être un pays qui baigne dans le kawaii et la cordialité. On baigne surtout dans le vintage et dans le culte de la mort. Je ressens une profonde affinité avec tout cela (le kawaii, le vintage, le culte de la mort, dans cet ordre).
Je l’ai déjà dit, mais n’ai pas eu l’occasion de déchanter. Je n’avais pas d’attentes, pour tout dire. Je connaissais mal la culture japonaise, je n’avais que quelques notions historiques. J’ai tout appris ici. Dès mon arrivée, j’ai lu des livres d’étiquettes et de civilisation, j’ai observé les gens, et j’ai fait ce que les autistes dits “de haut niveau” savent faire de mieux : imiter les autres.
L’avantage autistique
L’avantage, au Japon, c’est que tout est codifié et disponible à l’apprentissage. On sait où s’asseoir en fonction de son statut ou de son âge lors d’un évènement, et surtout où ne pas s’asseoir. Et en tant qu’étrangère (blanche !!!), on me laisse du lest. On me félicite pour des broutilles. Quel bonheur ! Le directeur de l’école d’ikebana a demandé à ma professeur comment cela se fait que je maîtrise la gestuelle et les intonations quand on me parle. “Elle sait quoi dire au bon moment, elle sait s’incliner comme il le faut, c’est très surprenant”. Je l’ai appris dans les livres d’étiquette, comme la nerd finie que je suis, et je copie les autres femmes. Les obasan adorent m’apprendre l’étiquette japonaise. On m’a même appris à glisser des billets dans une enveloppe (le visage de l’empereur doit toujours être vers le haut et dans le sens de l’ouverture) pour payer quelqu’un pour son service. On est à Kyoto, après tout.
J’ai dû apprendre à faire semblant d’être humaine au sein de non pas une, mais deux cultures complètement différentes (les joies de la binationalité et d’une éducation internationale). Puis, il a fallu répéter le même cirque au sein de différents environnements (l’éducation, la tech, etc.). À ce stade, c’est devenu un jeu. Le Japon, c’est seulement un niveau supérieur en mode facile : j’ai le niveau de langue d’une enfant, et on me traite comme telle. Je peux enfin m’épanouir pleinement en tant que l’attardée que j’ai toujours été.
Julia : Chinese era
Mes chats et mon entourage en France m’attendent de pied ferme au printemps. J’avais promis de revenir à l’automne, mais, comme j’ai lâché mon bullshit job entre temps, je n’avais plus d’engagement à tenir envers qui que ce soit. Mes chats, eux, ont colonisé mon frère. Mon absence, ils ont l’air de s’en battre comme des couilles du Pape. Ingratitude féline, j’écris ton nom (oxymorique).
À l’automne, au lieu de rentrer en France, je suis partie me balader en Chine. J’y ai fêté mon anniversaire, près de l’ancienne concession française, afin de rendre hommage à nos ancêtres (ils vous passent le bonjour), en compagnie de mon ami cryptobro américain de longue date, qui m’a payé le dîner. J’ai travaillé depuis des coworking dans le quartier financier, entre deux visites.
J’ai visité des îles poétiques à Hangzhou, où j’ai aussi rencontré une amie d’ami, qui enseigne à la fac. On s’est battues pour payer l’addition et j’ai gagné.
À Chengdu, j’ai fait des jeux à boire avec des vieux et des lesbiennes. J’ai aussi vu des pandas, mais on n’a pas fait de jeux à boire (ils sont straight-edge).
À Xi’an, j’ai goûté à la meilleure cuisine du monde et j’ai vibé dans le mausolée de l’empereur Quin. Si votre syndrome de l’abandon vous complexe, dites-vous que le boug avait prévu qu’ à son décès on enterre avec lui sa famille, ses concubines, tous ses amis, et même des animaux. Dingue + Freud aurait son mot à dire.
Entre deux trajets, j’ai perdu mon passeport, et mon cœur a failli s’arrêter net, là, en Chine. La fin de Julia March. Sans passeport, par exemple, impossible de prendre le train. Il n’y a pas de billets de transport, on accède à la gare et aux quais en scannant sa pièce d’identité. J’étais DANS LA MERDE. J’ai fini par le retrouver, mais, entre temps, je me suis bien amusée au commissariat, en essayant de retrouver le taxi que j’avais pris pour arriver à mon hôtel. Chaque mètre carré des villes est filmé et enregistré en 4k, en continu. On a réussi à trouver le moment où je descends du taxi, la qualité de l’image était telle que l’on pouvait presque voir mes points noirs. Dans la salle de vidéosurveillance bardée d’écrans géants, j’ai essayé de calculer le coût en TB du stockage de chaque rush. On ne joue vraiment pas dans la même cour, je le crains.
Vidéosurveillance et atteintes aux libertés fondamentales à part, j’ai adoré la Chine. C’est le miroir inversé du Japon. Les gens gueulent, crachent dans la rue, et vous ne verrez jamais personne s’incliner pour saluer ou remercier qui que ce soit. Non Madame, en Chine, on reste DROIT et fier, merde.
Il faisait froid, surtout dans le Nord, et le seul manteau assez chaud et confortable que je possède actuellement est une veste des forces aériennes de l’armée américaine, chinée dans une friperie à Kyoto. Je l’avais montrée à mes copines, et elles m’ont encouragée à me la procurer afin d’augmenter mon aura de lesbienne toxique. On en arrive à moi en Chine, me baladant du sud au nord et du nord au sud avec le gros drapeau américain, en pleine crise géopolitique. N’empêche, elle est vraiment confortable.

À Shanghai avec un chat déguisé et probablement drogué.
Julia : The Return
Malgré ma lassitude des sociétés occidentales et mon épanouissement au sein de civilisations fortement influencées par le bouddhisme, mon retour en France est prévu après un détour en Corée. Et je suis contente de rentrer. Entre novembre et décembre, j’ai eu un mal du pays terrible. Je me suis pris à rêver d’un café-clope en terrasse, et de parler français (pour dire de la merde, fô shu). Putain, même Macron me manque. Je me retrouve à liker ses vidéos sur Tik Tok et à écrire “Slay” dans les commentaires de son discours à Davos. L’heure est grave, les enfants, l’heure est grave.
Maintenant que je me suis fait aussi des amis au Japon, ils me manqueront à leur tour quand je serai en France. Je ne peux pas gagner.
Pourtant, est-ce que je resterai en France ? Je n’en sais rien. J’ai d’autres projets qui se dessinent ailleurs. Entre temps, je rêve d’une bicoque au bord d’une rivière en été, dans le Sud, complètement isolée, et d’écrire. Seulement écrire, rien d’autre, hormis me baigner avec les truites (des sœurs).
Et pour la suite, tout est possible.